| Interview
Extrait d'une interview d'Olivier Föllmi parue dans
le magazine Chemins d'étoiles n° 7 en mai 2000. Propos recueillis
par Gaëlle de La Brosse, avec la complicité de Danielle Föllmi.
Chemins d'étoiles
- Vous avez découvert l'Asie
à 17 ans, lors d'une première expédition en Afghanistan.
Ce voyage a déclenché en vous deux passions : l'Himalaya
et la photographie. Est-ce cet amour de la montagne, ce désir de
le partager, qui vous a entraîné vers ce moyen d'expression
?
Olivier Föllmi - Oui, certainement.
Au départ, la passion des sommets, c'était la passion de
moi-même. J'avais soif de conquête. Je voulais devenir guide
de haute-montagne et l'Asie m'a ouvert à une autre dimension, l'échelle
humaine. En Europe, je courais après le défi parce que la
montagne y est avant tout un terrain de jeu. En Himalaya, j'évoluais
en terrain de vie. Et c'est cette vie dans les montagnes qui m'a séduit.
La photographie est alors devenue le moyen de mieux cerner mes émotions.
Et surtout de les partager. À mon retour, elle me permettait de
m'exprimer parce que je me suis toujours méfié du langage
: les mots sont limités à un vocabulaire, et la photographie,
comme tous les arts, les dépasse.
Chemins d'étoiles - La
photographie modifie-t-elle votre rapport au temps et à l'espace
?
Olivier
Föllmi - Pour moi, le temps, en photographie, n'a de la valeur
que si l'on veut témoigner d'un moment précis. Je ne suis
pas photographe de reportage, ni de news, ni de documentaire. Je ne voyage
pas non plus avec un regard d'ethnologue : je ne veux pas montrer comment
les gens vivent, je cherche à refléter l'intensité
d'un instant partagé. Et cette intensité commence quand
la notion du temps disparaît. Plus un moment est intense, et moins
le temps a d'importance. Mes photos sont donc intemporelles.
En montagne, dans le rapport de l'homme à la nature, la perception
de l'espace est modifiée : par cette immensité de la nature
et cette fragilité de l'homme. J'aime cette relation. Et ce qui
m'a touché en Himalaya, c'est cette acceptation qu'il y ait plus
grand que soi, qu'on ne puisse pas tout dominer.
Par la photographie, j'ai voulu mettre en valeur cette dimension. Et je
l'ai fait à travers l'ombre et la lumière. Les contrastes
me permettaient d'exprimer symboliquement cette notion de petitesse, d'isolement
et de fragilité. J'ai alors appris à aimer cette lumière,
à composer avec. Maintenant, je vise toujours une trilogie. Pour
photographier un paysage, je me positionne dans un flanc de montagne,
selon l'angle voulu. Mais cela ne suffit pas. Tant qu'il n'y aura pas
de lumière, ce paysage restera beau, mais il ne sera pas extraordinaire.
Soudain, un rayon de soleil arrive, et le moment devient divin du fait
de cette rencontre. D'un paysage, auparavant inerte, d'une lumière,
qui en soi n'existait pas avant d'éclairer le tableau, et d'un
regard qui intervient au bon moment. C'est là une question de fraction
de seconde. La phase d'attente est semblable à une méditation,
où l'on s'oublie de plus en plus jusqu'à s'imprégner
du spectacle qui s'offre à nous, jusqu'à être cette
beauté, à devenir l'instant où elle se met en place.
Le moment du déclic de l'appareil, c'est le piédestal de
cet instant-là. Et quand on l'a figé, il ne reste rien.
La lumière disparaît, le moment d'exaltation est passé.
C'est un peu comme l'amour : l'émotion monte en puissance, explose,
puis retombe. On reprend son sac, on redescend, le cœur serein, mais
avec une grande paix intérieure. J'aime ces moments là.
Et c'est pour cela que je photographie.
Chemins d'étoiles - Mais
la montagne n'est pas pour vous uniquement un cadre de nature. Au retour
d'une expédition, vous avez dit que vous aviez alors compris combien
vous aimiez "la montagne des hommes". Et c'est cette harmonie
de l'homme avec la nature que vous transmettez si bien dans votre travail
photographique : vous savez aussi bien rendre l'infini des plaines, la
majesté des sommets, que l'intimité d'une famille serrée
sous sa tente autour d'une bougie. N'est-ce pas en ce sens que votre travail
s'éloigne du documentaire pour s'attacher à dessiner une
"géographie humaine" ?
Olivier Föllmi - Une maxime tibétaine
dit : " Que serait la lumière sans les êtres qui la
perçoivent ? " De l'homme de conquête que j'étais,
il est vrai que je suis devenu l'homme de la rencontre. J'aime côtoyer
les habitants de l'Himalaya, même si nos échanges sont simples.
On parle de la santé des chevaux, de l'herbe qui pousse bien cette
année, de la neige qui est tombée l'hiver passé,
de la hauteur des torrents. Mais derrière cette simplicité,
il y a une grande profondeur qui réside dans la façon de
s'exprimer. Dans la musique des mots, et dans l'intensité du regard
de celui qui raconte. C'est cela que je cherche à rendre en photographie.
C'est exactement comme pour ce paysage soudain illuminé. Une connivence
s'installe, une compréhension qui va bien au-delà de la
simple communication verbale. Et la photographie est de nouveau un catalyseur.
Elle permet de capter l'étincelle de l'être. Il m'est arrivé
d'avoir les larmes aux yeux en prenant une photo. Simplement par l'intensité
d'échange entre la personne et moi qui regardais à travers
l'objectif.
Chemins d'étoiles - Vous
citez, dans L'Horizon des dieux, cette autre maxime : "Tu as des
yeux pour voir les autres, mais il te faut un miroir pour te connaître."
La photo est-elle pour vous ce miroir ?
Olivier Föllmi - Chacun a besoin
de l'autre pour se connaître. On cherche donc à se voir à
travers le regard des autres, à être dans le regard des autres.
Tout en ce sens est miroir. Mais la photo va plus loin que le regard.
Elle est un moyen d'approcher l'autre et de percevoir ce qui se cache
en lui. Par exemple, un jour, j'ai rencontré une femme qui filait
de la laine dans un coin, triste, abandonnée. Elle m'a touché.
Plus je prenais du temps pour la photographier, plus elle existait, jusqu'à
devenir rayonnante.
La
photo n'est pas un miroir, c'est un catalyseur de beauté. Un moyen
de faire sourire l'autre plus que de se regarder soi-même. À
ce moment-là, on n'est plus soi-même et l'autre n'est plus
lui-même. On est transcendé par cet instant où l'esprit
communique avec l'âme du monde. Et quand la personne en face de
soi s'investit dans la photo, quand on est soi-même pris dans la
magie de ce portrait, cet instant de communion s'échappe tellement
du temps qu'il en devient divin. La photo est un catalyseur d'énergie,
un prisme, un diamant. Le miroir n'est qu'un reflet, alors que la photo
nous propulse plus en avant.
Elle invite à se sentir beau dans le cœur des autres. C'est le
propre de l'art : atteindre un état de grâce, exprimer
ce qui n'est pas perceptible à l'esprit dans le quotidien. C'est
le sens de la salutation au Zanskar, lorsqu'on joint les mains et qu'on
s'incline. Ce geste, effectué à l'approche de quelqu'un,
signifie :
"Je vénère le dieu qui est en toi".
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